Le vivant en modèle sociétal

Le biomimétisme[i] m’a aidée à concevoir de nouvelles idées d’organisation sociétale. J’ose rêver et partager des idées qui peuvent être révisées, remodelées, complétées ou évacuées. Sommes-nous prêts à imaginer un monde autrement qui prend en compte l’ensemble des citoyens et s’appuie sur eux, en gardant un regard global, ancré dans nos besoins individuels et collectifs ? Oserons-nous rêver ensemble et inventer un nouveau système un nouveau modèle de société plus démocratique et équitable, plus vivant pour tous et qui favorise la paix ?

S’inspirer de la nature.
Le biomimétisme permet à des professionnels de s’inspirer de la nature, dans ses formes et ses flux, il guide des gens pour innover, au niveau technique et esthétique, et créer des matériaux, des objets, une agriculture, une architecture ou des énergies performantes et durables en référence aux seize principes du vivant. Il peut aussi nous aider à envisager des rapports sociaux plus optimisés, dans lesquels nos efforts portent leurs fruits.

Coopérer.
La nature me subjugue par son étonnante résilience et sa formidable efficience : vivre, grandir et se réinventer dans des conditions difficiles. Dans son rapport de 2010 sur l’éco-innovation[ii], l’OCDE nous encourage à étendre ces règles naturelles à notre gestion mondiale de l’écosystème planétaire en considérant comme source d’inspiration l’ensemble des interactions et des processus biologiques dans leur milieu pour nous permettre de coopérer entre êtres humains, entre espèces et de créer l’abondance. Voici les seize principes du vivant reconnus.

La vie s’organise du bas vers le haut, du petit vers le grand.
La nature est faite d’atomes, transformés en bactéries, source de la vie, qui deviennent des protozoaires, toujours unicellulaires, pour se transformer en trois groupes multicellulaires. Les plantes, petits génies en herbe, qui sont les seules instances vivantes capables de maîtriser la photosynthèse, processus vital qui leur permet, grâce à la lumière du soleil, d’absorber le gaz carbonique de l’air et d’apporter l’oxygène au monde. Les champignons sont des petits ouvriers acharnés qui décomposent la matière morte ou collaborent avec les plantes pour les rendre plus efficaces. Les animaux enfin, branche à laquelle nous appartenons, ont un besoin impérieux des plantes pour leur alimentation et leur oxygène.
Comment pouvons-nous réorganiser nos équilibres économiques et collectifs pour retrouver cette harmonie naturelle ? Est-ce que la reconnaissance de l’apport essentiel de chacun à son niveau n’est pas indispensable ? Dans une nation, est-ce que ce principe nous invite à abandonner nos organisations pyramidales pour laisser plus d’autonomie à des entités plus locales ? Au niveau international aussi, est-ce que cela ne nous propose pas de favoriser l’autonomie, l’indépendance et la souveraineté réelle de chaque peuple avec une gouvernance qui les représente et les protège ?

La vie s’assemble en chaînes.
La chaîne la plus connue est l’ADN. Ces chaînes permettent la transmission d’informations, indispensable pour prendre les bonnes décisions. Est-ce que nous transmettons efficacement l’information ? Cette question est valable à tous les niveaux, dans une famille, une communauté, une entreprise, une nation et dans le monde.

La vie a besoin d’un dedans et d’un dehors.
Le processus vivant ne survit que dans le maintien de ses délimitations pour protéger son espace intérieur et extérieur. Serait-il naturel d’édicter des règles aux enfants et des lois dans nos sociétés pour clarifier les limites ? Dans une démocratie, les lois nous aident à marquer les frontières entre ce qui est démocratique ou non. La délimitation du dedans et du dehors permet l’échange clarifié. J’y vois le rôle de nos frontières comme des limites qui permettent de garder des organisations à taille humaine pour la protection et le soutien d’une communauté nationale. Est-ce que ce principe encourage nos nations à se positionner dans un cercle précis, pour pouvoir choisir de collaborer à l’intérieur de son cercle d’appartenance, l’Europe par exemple, ou en collaboration avec un cercle extérieur ?

La vie utilise peu de thèmes pour générer de multiples variations.
La créativité est un processus viscéral et naturel propre à chaque être humain. N’est-ce pas aussi un principe qui nous invite à nous reconnaître similaires avec de multiples variations ?

La vie s’organise grâce à l’information.
Dans notre corps, la bonne information permet croissance et guérison, la mauvaise information crée des maladies comme le cancer. Quelle est la qualité des informations que nous transmettons ?

La vie encourage la diversité en redistribuant l’information.
Comment mélangeons-nous nos informations pour en faire émerger des innovations variées ? Ce principe nous invite à échanger les informations. Serait-ce ici que nos chers robots peuvent nous aider à devenir plus vivants en brassant et redistribuant une masse d’informations que notre cerveau humain ne peut traiter seul ?

La vie crée à partir d’erreurs.
Les erreurs de copie du code ADN peuvent favoriser une espèce et être transmises. L’ours polaire a bénéficié d’une telle erreur, à l’origine, les ours sont bruns, mais le gène qui gère la couleur de son pelage a muté de brun à blanc, et la bête est toute contente puisque cette erreur décuple sa capacité de camouflage sur la banquise. Quels apprentissages retirons-nous de nos erreurs ? Comment les nations peuvent-elles reconnaître leurs erreurs pour permettre de transformer des tensions culturelles, historiques et diplomatiques en terreau de collaboration ?

La vie naît dans l’eau.
L’eau est un milieu souple et essentiel pour le développement des organismes vivants, leur adaptabilité et leurs capacités à former des liens. Pas d’eau, pas de vie. Au sens propre, comment prenons-nous soin de notre eau : nappes phréatiques, rivières, mers et océans ? Au sens figuré, si l’eau est un milieu qui permet de former des liens, c’est la vie sociale qui permet aux êtres humains de se sentir connus les uns des autres, importants les uns pour les autres pour s’adapter les uns aux autres et former des liens. Comment prenons-nous soin de notre socialisation pour que la vie circule à tous les niveaux ? Comment entretenons-nous des liens entre nations pour apprendre à se connaître, se reconnaître, s’apprécier et collaborer ?

La vie se nourrit de sucre.
Par la photosynthèse, le soleil crée les sucres, bases de la matière organique, utilisés comme combustibles pour la respiration de la plupart des espèces. Attention les gourmands, nous ne sommes pas en train de parler des sucres transformés au point de devenir nocifs pour la santé. Au sens propre, comment prenons-nous soin du règne végétal ? Au sens figuré, est-ce que le sucre pourrait être nos intelligences, utilisées comme combustibles pour construire le monde ? Quel respect et quelle valorisation de l’intelligence de chaque être humain choisissons-nous ? A titre collectif, comment utilisons-nous les intelligences des citoyens de nos collectivités et de nos nations pour favoriser la vie et la croissance de nos nations dans un monde en paix ?

La vie fonctionne par cycles.
Presque tous les processus biologiques fonctionnent en boucle. Cette circularité permet à la nature de s’autoréguler, d’apprivoiser l’imprévu en ajustant l’information à chaque renouvellement du cycle et de gérer ses écosystèmes malgré les catastrophes naturelles. Comment pouvons-nous repenser à nos écosystèmes économiques, sociaux et écologiques pour qu’ils fonctionnent en boucle ? Comment nos collectivités et nos nations peuvent-elles apprendre à apprivoiser l’imprévu dans leurs relations pour s’autoréguler et évoluer en se renouvelant ?

La vie recycle tout ce qu’elle utilise.
Tout déchet produit par un organisme devient matière première pour un autre. Que devons-nous changer pour permettre un tel recyclage, quelles nouvelles énergies et nouveaux matériaux pouvons-nous inventer et utiliser pour faire de nos déchets les matières premières de nos nouveaux produits et/ou énergies ? A titre collectif, comment pouvons-nous organiser une vraie transmission des expériences, savoirs et connaissances d’une génération à une autre, d’une collectivité ou d’une nation à une autre dans un cycle infini ? Si nous révisions nos rapports pour construire ensemble, en apprenant avec bienveillance de nos conflits pour choisir le pardon et nourrir l’échange et la paix pour nos peuples ?

La vie perdure grâce aux rotations de matière.
Les molécules disparaissent en permanence pour être renouvelées. Au sens propre, avez-vous entendu parler de ces tissus autonettoyants ? Ce n’est pas un film de science-fiction, ils existent, plus besoin de mettre ses vêtements dans la machine à laver : la lumière suffit à les nettoyer facilement et rapidement. Au sens figuré, pour perdurer, une organisation humaine a-t-elle besoin de renouvellement permanent ? Cela ne veut pas dire de tout changer tout le temps. Dans le corps, certaines cellules sont remplacées très fréquemment alors que d’autres perdurent beaucoup plus longtemps. Comment nos organisations humaines permettent des rotations d’individus pour perdurer ? Dans notre équilibre international, comment les différentes nations sont écoutées pour permettre au monde de fonctionner en s’appuyant sur la diversité des cultures et expériences de chacune ?

La vie tend à optimiser plutôt qu’à maximiser.
Si toutes les graines d’un écosystème essayaient systématiquement de germer le plus tôt possible, l’ensemble de l’espèce n’arriverait pas à s’adapter aux variations de climat alors que le développement plus tardif de certains exemplaires permet la survie de l’espèce en toute circonstance.
Optimiser, à l’école, nous sommes nombreux à avoir suivi ce principe : en faire le moins possible pour obtenir le meilleur résultat possible. C’est rassurant de savoir que c’est un processus naturel, il est temps d’arrêter de faire croire aux gamins qu’il faut bosser comme des bêtes pour devenir premier de la classe. En revanche, celui qui a trouvé sa passion et veut réussir avec brio devra avoir une vision, de la persévérance et travailler énormément.
Si nous voulons nous motiver pour changer nos habitudes, quels processus pouvons-nous trouver pour faire moins d’effort et être plus heureux, plus vivants ? Est-ce que ce principe n’explique pas comme notre système économique qui cherche la maximisation à tout prix, ne nourrit pas la vie et n’est donc pas, en l’état, viable à long terme ?

La vie est opportuniste.
L’examen de cadavres de baleines sur les fonds océaniques a permis la découverte de nouvelles espèces de vers marins se nourrissant exclusivement de la graisse de leurs os. Cette formidable aptitude innée à la vie n’est-elle pas stimulante aujourd’hui, alors que nous comprenons que notre système est arrivé à une extrémité qui lui demande de changer ? Qu’allons-nous imaginer et découvrir ? Que pourrions-nous retenir de nos organisations sociétales actuelles pour inventer un nouveau modèle qui respecte les individus et les nations dans leurs différences ?

La vie est compétitive sur un socle de coopération.
Chaque organisme agit dans son propre intérêt, mais le monde vivant fonctionne grâce à la coopération. Je me reconnais totalement, j’ai besoin de grandir et de me sentir utile pour la communauté humaine. Quel intérêt personnel trouvons-nous à participer à l’édifice d’un monde de paix et plus humain ? Qu’est-ce chaque nation, chaque groupe d’influence gagnerait à nourrir une compétitivité sur un socle de coopération internationale ?

La vie est interconnectée et interdépendante.
Toutes les espèces évoluent les unes en fonction des autres, tous les écosystèmes ont un impact les uns sur les autres. Est-ce que notre système économique se sent interconnecté et interdépendant des vies humaines et de la planète ? Avons-nous l’impression de nourrir la vie avec nos organisations et nos décisions ? A titre individuel, est-ce que les décisions que nous prenons soutiennent réellement notre besoin de nous sentir vivant, de propulser la vie dans l’existence dont nous rêvons ? Si nous rêvons d’une vie emplie de passion et d’humanité, rappelons-nous que cela demande conscience, empathie, amour, compassion, vérité, curiosité, intelligence et créativité. Comment pouvons-nous nous entraider entre nations dans un esprit de développement national sur la base d’un développement international ? Est-ce que nous recherchons le pouvoir ou est-ce que nous voulons la vie ?

Organisation de la forêt comme modèle.
Dans le vivant, l’observation de la forêt vient remettre en question nos organisations sociétales au commandement centralisé.
Pas de P.D.G. Gauthier et Michèle, auteurs du livre sur le biomimétisme écrivent « Il n’existe pas de PDG dans une forêt. Aucun arbre-empereur récoltant toutes les informations pour suivre l’état de santé de sa forêt qui lui permette de prendre une décision centralisée avec son conseil d’administration, avant de faire redescendre l’information vers tous les acteurs de terrain. Au contraire. Les décisions sont prises localement, en s’appuyant sur des informations essentiellement d’origine locale, et c’est de l’ensemble des microdécisions qu’émergent les réponses dynamiques et adaptatives permettant à l’écosystème forestier de maintenir son intégrité tout en évoluant en permanence. Il n’existe pas d’écosystème centralisé dans la nature. »
Remettre la pyramide à l’endroit. Nous voyons ici que la forêt nous invite à établir des organisations fédérales participatives auxquelles j’ajouterais des gouvernances collaboratives. Aujourd’hui, non seulement quelques individus peuvent faire des choix financiers et entrepreneuriaux qui impactent des milliards d’êtres humains, mais en plus, leur fortune personnelle leur permet de choisir eux-mêmes, avec leur vision conceptuelle et empreinte de leur propre culture, de nombreuses causes humaines à défendre. Nos enjeux socio-économiques sont influencés par une base étroite composée de quelques dirigeants qui mènent notre système. Pourrions-nous créer une base large  riche de mille idées, mille projets, une ruche grouillante de petites abeilles qui dansent et interagissent avec leur milieu pour former un essaim efficient et productif ?
Vision à très long terme.
Par ailleurs, le manque de raisonnement et de projection à long et très long terme fait parfois prendre de mauvaises décisions, sans doute que les égos et les blessures d’amour des décideurs, ou leur sens des responsabilités et de persévérance indétrônable, sont aussi sources de choix qui peuvent être nuisibles à la collectivité. En nous focalisant sur un sujet particulier, nous pouvons parfois oublier de penser global.
Organisation apprenante. Dans la démocratie, le global passe par l’amélioration des conditions de vie de chaque citoyen, une économie florissante qui améliore la dignité de chaque être humain et répartit équitablement les richesses créées par leur travail. Dans son livre, Barbara Tuchman nous raconte l’histoire[iii] des grandes politiques dévastatrices menées à terme en dépit de leur propre intérêt, de la chute de Troie à l’implication des Américains dans la guerre du Viêt-Nam. Voulons-nous prendre des décisions justes qui, plutôt que de maximiser et concentrer le profit ou donner un pouvoir apparent, permettent d’optimiser nos capacités de réflexion, d’apprentissage et d’action dans un partage équitable des richesses qui permettra un développement plus durable et plus rapide ?


[i] Le Vivant comme modèle – Gauthier Chapelle, Michèle Decoust – Albin-michel.fr – 2020
[ii] L’éco-innovation dans l’industrie – OECD.orgOCDE – 2010
[iii] La marche folle de l’histoireBarbara Wertheim, Tuchman – Ce livre n’est plus édité – 1992