Emotions

« Exprimer ses émotions, c’est comme d’enlever les nuages noirs devant le soleil pour laisser pousser les fleurs. »

Tanya Sénécal

Certains expriment leurs émotions et avancent en laissant le soleil entrer pour laisser pousser les fleurs. D’autres les inhibent et avancent sous les nuages. Nos émotions sont présentes partout, en tout temps, tant et si bien qu’elles nous font percevoir le temps en accordéon. Elles sont au cœur de toutes nos relations, de notre expérience avec notre environnement. Débordés, par nos émotions, coupés de nos émotions, conscients de nos émotions, autant de manières de vivre avec elles, croire que nous les tenons à distance ou de les laisser nous mener par le bout du nez.
Je suis moi-même une hypersensible, je ressens tout avec extrême et je bénis les années qui passent car peu à peu, j’apprends à vivre avec mes émotions pour trouver plus de sérénité. Je ne dis pas que soudain tout devient serein, les émotions sont des réactions instinctives face à des situations que nous ressentons agréables et désagréables. Ma vie est un zoo d’émotions, et j’ai conclu que me sentir vivante, c’était de vivre avec mes émotions, toutes mes émotions, arrêter de croire que le bonheur ne soit constitué que d’émotions positives. Réaliser qu’être heureuse, c’est me sentir vivante et me sentir vivante, c’est vivre mes émotions en plénitude. Alors, si je vis mes peurs, ma tristesse, mes deuils, mes pertes, mes désillusions, ma douleur, mon manque, mes colères… comment puis-je dire que je trouve plus de sérénité?
Ce que j’apprends, c’est à guetter mes humeurs, chercher leur source, comprendre pourquoi hier j’étais morose, ressentir cette morosité, voire cette tristesse, lui donner sa place, la gonfler comme un ballon de baudruche, puis lâcher le ballon qui s’en va alors loin, propulsé par l’air qui sort. Et une fois que j’ai laissé l’émotion s’éloigner, alors la place est vide et elle peut s’emplir de sérénité. Hier soir, j’ai regardé un dessin animé, à la conclusion pourtant positive, et à l’heure de m’endormir dans les bras de Morphée, je me suis mise à pleurer, sans vraiment comprendre pourquoi. Avant, je me serais dit : « Arrête de pleurer, il n’y a pas de raison », hier je me suis dit : « Pourquoi tu pleures? » Et j’ai trouvé deux bonnes raisons : ce dessin animé me faisait penser à une histoire personnelle qui s’était mal terminée, à laquelle je ne voulais plus penser. Et plutôt que de me dire, c’est bon, c’est de l’histoire ancienne, je me suis dit : « C’est encore douloureux, sort toute cette tristesse de toi, tu vas t’en libérer », et ça va beaucoup mieux ce matin. J’ai trouvé une deuxième raison. J’ai une inquiétude touchant ma vie matérielle en ce moment et, avant-hier, j’ai regardé ce problème en face, concrètement, en prenant en compte les retombées à court et à long terme. Et ce pleur m’a fait réaliser que ma façon d’aborder ce sujet concret me stressait totalement et que je devais agir en toute connaissance de cause pour me rassurer et m’assurer de m’alléger de ce poids. Je crois que cela me tournait dans la tête pendant deux jours, sans aucune conscience. Me plonger sur cette question avec réalisme me permet de comprendre qu’il existe une issue et que je dois agir dans la bonne direction, concrètement, pour libérer mon espace émotionnel et mental. Une fois ces deux prises de conscience réalisées, je me sens réellement plus calme et positive. Cela ne veut pas dire que ces émotions sont totalement traitées, elles reviennent me hanter, mais de moins en moins fort, peut-être devrai-je en parler à une thérapeute pour les évacuer.

La conscience d’une émotion, lui donner un nom, essayer de trouver sa source, la ressentir puis la laisser s’échapper m’aide à me sentir vivante et à retrouver espoir dans les moments sombres. Car vous comprendrez qu’avec une vie chargée d’émotions, si je ressens de grandes joies, je ressens aussi de grandes désespérances. Et l’expérience m’apprend à réduire la longueur des étapes difficiles , à augmenter celle des étapes neutres en les rendant plus agréables et à goutter en profondeur aux étapes exaltantes.

Perception du temps.
Quand je ressens des émotions positives, le temps passe vite, avec les émotions négatives, c’est plutôt le contraire. Quand j’écris, je ne vois pas le temps passer.
Quand j’avais quatre ou cinq ans, alors que nous étions sur la route des vacances d’été, nous avons fait une halte pour nous dégourdir les guiboles. Dès que nous sommes sortis de la voiture, nous avons entendu le bruit intense d’une cascade vertigineuse que nous avions d’abord vue de loin. Nous avons commencé la balade en famille sur les hauteurs, le long du ruisseau relativement étroit avant qu’il n’atteigne son point de chute et se transforme en trombes d’eau. Le soleil rayonnait, les feuilles vertes bruissaient légèrement, quelques effluves parfumés venaient nous réveiller les narines. Ma mère, agile et pleine d’énergie, s’est mise à sauter d’une rive à l’autre comme un cabri.
J’étais toute jeunette, et comme tous les enfants, je ne réalisais pas que mon développement physique me limitait et que les jambes d’une gamine de quatre ans ne rivalisaient pas avec celles d’une femme adulte. Dans l’élan du moment, je me suis donc lancée dans le saut de l’ange moi aussi et je suis tombée au beau milieu de ce courant virulent. Sans réfléchir, ma mère a crié pour alerter et s’est jetée à l’eau pour me rattraper, mon frère l’a retenue par la main et j’imagine que mon père a accouru pour sauver la situation. Sans cette intervention, c’est mon corps inerte que mes parents auraient récupéré en bas des rochers.
Combien de temps a duré cet épisode ? Sans doute une minute, maximum. Je peux vous assurer que dans mon histoire, cet évènement a duré une éternité. En revanche, ces six dernières années ont été si intenses émotionnellement que j’ai l’impression d’avoir entamé ma quête de sens et de compréhension de nos fonctionnements d’humains il y a à peine un an.
Avons-nous de telles sensations concernant des scènes de notre vie ? Quels évènements sont passés trop vite ou trop lentement ?Quelles émotions sont liées à ces évènements ?

Quand notre passé affectif ampute notre présent.
Dans ma famille, nous n’échangions pas ou très peu sur nos sentiments tout en nous laissant parfois déborder par nos émotions. Mes parents m’ont donné tout ce qu’ils ont pu, mais pour ces enfants de la guerre, c’était peu. Mon père et ma mère étaient altruistes, avec un grand cœur, je l’ai toujours su, toujours vu. Pourtant, ils étaient pétris d’émotions négatives non traitées, issues de leurs blessures d’amour, liées à l’enfance. Ils étaient tellement marqués qu’ils restaient des parents assez distants, pas tendres. Cela a laissé des traces dans ma vie d’adulte et m’a encouragée à voir des thérapeutes pour parler.
Cette situation dans laquelle le lien affectif abîmé du passé ampute notre présent est courante. Johnny Halliday l’exprimait en disant « Pendant des années, j’ai toujours désiré une vie de famille et je ne suis jamais arrivé à la construire. Quelque part, dans ma tête, j’étais complètement déstabilisé par le manque affectif. »
Des gens râlent, d’autres se plaignent, s’isolent, parlent incessamment, se plongent dans des activités, prennent tout avec humour. Bref, nous réagissons tous différemment face à la réalité de la vie, sans toujours regarder en face ce qui nous pousse à l’action. Sommes-nous dans l’action génératrice de vie ou dans la réaction, barricade de nos souffrances intimes et inconscientes ? Il existe de nombreuses méthodes pour apprendre à traiter les émotions négatives qui nous emprisonnent comme Gulliver ficelé au sol par les Lilliputiens. Ces émotions n’ont l’air de rien, mais elles ont pourtant un terrible pouvoir sur nous. Trouver la démarche qui nous convient pour retirer les pieux qui les retiennent peut prendre du temps, mais ça vaut le coup : retrouver notre liberté.
Je n’ai pas aimé creuser mon passé juste pour le fouiller. En revanche, parler de mes situations présentes, en les reliant parfois à mon passé, m’a beaucoup aidée à être mieux avec moi-même, m’accepter, me comprendre et changer, naturellement. Parler des émotions, c’est aussi regarder ce qui nous donne l’élan pour apprendre à nous appuyer sur ce qui nous donne de la joie et de la force.

Comment étaient nos échanges avec nos parents ? Echangions-nous avec nos émotions, parlions-nous de nos émotions ? Qu’avons-nous appris de la vie émotionnelle dans notre famille ? Sommes-nous en train de satisfaire nos besoins fondamentaux d’humains ou en train de fuir autre chose ? Voulons-nous nous retrouver dans notre entier ? Sommes-nous prêts à plonger dans nos affres pour les regarder, les câliner et leur apporter avec bienveillance l’amour qui a manqué ? Est-ce que nous ressentons nos émotions, en parlons-nous ? Tentons-nous de transférer nos émotions sur les autres pour qu’ils les portent pour nous ? Certaines personnes nous balancent leur trop-plein émotionnel et nous ne savons pas quoi en faire. Est-ce une des raisons pour lesquelles nous sommes effrayés par nos émotions ?

La réaction à nos affects vient-elle de nos expériences enfantines ?
Tous les parents utilisent des techniques manipulatoires, plus ou moins consciemment, sans prendre la mesure de l’impact à long terme qu’elles auront sur leurs enfants. Nous pouvons apprendre d’autres techniques, pour motiver nos enfants plutôt que de les menacer, les encourager plutôt que de les blâmer, les mettre face à la réalité plutôt que de leur mentir.
Les mères autant que les pères, parfois de manière invisible, sous la dénomination d’une éducation stricte, deviennent abusifs et toxiques pour leurs enfants. Si les parents ne prennent pas en considération les besoins et émotions de l’enfant, alors il apprend à fermer son cœur et deviendra peut-être, lui aussi, un adulte rigide, toxique ou abusif. Si les parents font des erreurs, mais savent s’excuser, recevoir leur enfant dans ses émotions et l’aimer de façon inconditionnelle, alors l’enfant deviendra plus naturellement un être humain entier et vivant. Si les parents sont négligents, alors l’enfant, laissé à lui-même, n’apprendra pas à gérer ses émotions et sera vite débordé par son trop-plein émotionnel.
Si mes parents ont parfaitement répondu à mes besoins matériels, je ne peux pas en dire autant sur mes besoins émotionnels et affectifs. C’est après avoir quitté le nid familial que mon illettrisme émotionnel est apparu, quand j’ai dû faire face seule à la vie. J’ai dû apprendre à être en relation malgré mes émotions débordantes ou retenues. J’ai essayé de rester dans l’amour et j’ai appris à me protéger avec une carapace solide. Comme une invertébrée. Consolider ma colonne vertébrale pour tenir debout depuis l’intérieur, plutôt qu’avec des protections extérieures, est l’histoire de ma vie. J’apprends tous les jours à tenir debout, me défendre mieux et à m’éloigner des situations toxiques et déprimantes.
Face à la mauvaise foi et l’abus, retrouver un sentiment de bienveillance vers les manipulateurs reste pour moi de l’ordre de l’utopie, j’essaie, en regardant leurs blessures d’amour plutôt que leur violence. Je n’excuse pas des paroles et des actes destructeurs, pourtant, tenter d’imaginer et de comprendre l’origine d’un comportement cruel me permet d’espérer à une réparation possible.
Derrière un caractère tyrannique et toxique ou froid et rigide, des personnes intelligentes et sensibles sont-elles en train de se protéger de leurs blessures intimes, souvent inconsciemment ? Avec leur sensibilité, voire hypersensibilité, exacerbant toutes leurs émotions, ces êtres humains auraient-ils fait le choix inconscient de contrôler tout et tout le monde pour s’assurer de ne plus souffrir et ne pas réveiller de profondes blessures affectives de leur enfance ? Cette stratégie émotionnelle inconsciente et profonde, au lieu de les aider à vivre en humain, responsable, les enfermerait-elle dans une cage qui les empêche d’être eux-mêmes, s’infligeant une souffrance immense qui les coupe de leur cœur, de leur humanité et de leur vrai moi ?