Notre environnement

Qui nous influence ?

Toute notre vie, nous sommes influencés par ce et ceux qui nous entourent. Avons-nous conscience de leur impact dans nos opinions et nos choix de vie ? Nous apprenons le monde en fonction de nos interactions et expériences avec notre environnement et avec nos pairs. Nous sommes influencés, avant tout, par notre famille et notre communauté de vie. Notre lieu d’habitation nous apporte nos premières références sur le monde extérieur. Ensuite, notre vision évolue avec l’éducation et nos fréquentations dans le monde associatif, professionnel et religieux et dans notre cercle amical. Les groupes physiques ou virtuels que nous côtoyons vont infléchir nos pensées.  Enfin, notre vision du monde se crée avec les mots et les images que nous renvoient les médias et le monde politique et culturel. Quelles sont nos références dans notre vision du monde et nos choix de vie ? Quels groupes rencontrons-nous ? Quels médias regardons ou écoutons-nous ? Quelle image du monde nous renvoient-ils ? Comment voyons-nous le monde à travers les médias et la culture ? Comment avons-nous modelé notre image du monde à travers les supports numériques ? Sommes-nous conscients des autres points de vue existants par rapport à nos propres positions ?

Qui influence nos prises de décisions sociétales ?

Sommes-nous assez bien informés sur les équilibres sociétaux à l’échelle internationale pour comprendre les réels enjeux sociétaux urgents. Pouvons-nous comprendre comme notre façon de consommer impacte négativement des êtres humains ? La fast fashion, par exemple, fonctionne sur un système qui exploite des populations et polluent notre planète à grande échelle. La savons-nous ? Voulons-nous prendre nos responsabilités d’humains vis-à-vis d’autres individus ? Voulons-nous exiger des normes de respect de la dignité des travailleurs et de respect de la planète aux marchands qui nous fournissent ? Voulons-nous continuer à accepter la grande précarité dans nos pays, l’extrême pauvreté dans le monde, les famines, la pollution du globe ? Préférons-nous fermer les yeux sur les souffrances que nous imposons à autrui pour notre confort matériel ? Quel sens cela a-t-il ? 

Comment baliser nos fonctionnements démocratiques mis à mal ? Lobbying, réseaux d’influence, mauvaise dette, conformisme, bien-pensance, scandales sont des maillons faibles de notre système. Le plus fort peut gagner. Le plus violent. Le plus perfide. Qui finance ces rouages qui réduisent notre liberté d’expression et de décision ? Comment les médias prennent-ils leurs responsabilités civiques dans le fond et la forme qu’ils choisissent pour nous présenter des informations ? Comment impactent-ils notre observation du monde ?

Quel impact nos visions et pensées ont-elles dans nos vies ?

Notre chemin est le fruit de nos décisions, de nos adhésions et souvent bien plus encore celui de nos refus. Certains parlent de la loi de l’attraction[i] présentée dans un documentaire qualifié de pseudo-scientifique par les incrédules ou les circonspects, apprécié par d’autres. Le message véhiculé nous dit que nos pensées créent notre vie.

Si nous nous focalisons sur ce qui nous mine, ce que nous rejetons et ne nous convient pas, nous nous enfonçons dans ces directions, si nous nourrissons des pensées constructives en apprenant à les ressentir dans des émotions positives, nous faisons advenir ce que nous désirons.

Cultivons-nous des pensées positives ou négatives sur l’avenir ? Comment nous projetons-nous à titre individuel et collectif ? Quel futur préparons-nous avec notre vision de demain ? Avons-nous noté une différence de réaction de nos interlocuteurs quand nous nous sentons confiants en nous ou quand nous doutons ? Avons-nous déjà expérimenté le fait qu’une personne de notre entourage instille en nous le manque de confiance et le sentiment de notre peu ? A contrario, avons-nous eu affaire à un interlocuteur encourageant qui nous a tiré vers le haut, nous donnant l’énergie de soulever des montagnes ? Voyons-nous ici la puissance de nos pensées et sentiments sur nos actions ?  Comment pouvons-nous nous focaliser sur les motivations positives et incitatives pour construire une vie dont nous sommes fiers ? Avec une perspective positive, est-il plus simple de nous projeter avec élan dans la vie et de prendre des décisions plus vivantes ?

Quelle vision du monde transmettons-nous à nos enfants ?

Nos petits en croissance vont se faire une idée du monde en fonction de l’expérience qu’ils vivent dans leur famille et leur communauté. Quelles valeurs transmettons-nous ? Les imposons-nous ou apprenons-nous à nos enfants à choisir les leurs ?

Des vidéos d’enfants assis dans un caddy poussé par la maman dans les allées d’un supermarché montrent que les mères réagissent différemment avec un garçon et avec une fille. Voilà un biais culturel totalement inconscient. Si l’enfant tombe, les mères vont dire à leur fils que ce n’est pas grave et bichonner leur petite fille chérie. Avons-nous conscience de la différence de nos réactions en fonction du sexe de notre enfant ? Sommes-nous capables de prendre du recul pour traiter de la même manière les filles et les garçons, leur laisser le même choix d’être courageux face à la douleur et tendres pour se relever ? Lorsqu’ils grandissent, avons-nous les mêmes demandes et exigences pour nos filles et nos garçons ? Que leur apprenons-nous de leur entier ?

Apprenons-nous à nos enfants que la réussite personnelle n’existe que dans le combat ou qu’elle est plus grisante dans le cadre d’une réussite collective ? Apprenons-nous à nos enfants qu’ils ont leur part de responsabilité dans la conscience collective et les biens partagés ? Leur apprenons-nous que le bien commun leur appartient aussi ? Quelle vision de la vie leur inculquons-nous ? Quelles valeurs mettons-nous en avant, la réussite financière et matérielle fulgurante, sociale, la prise de responsabilité, l’effort, la solidarité ? Leur donnons-nous envie d’avoir une vie épanouie et équilibrée dans ses dimensions affective, familiale, professionnelle, associative, personnelle, amicale et sociétale ?

Quelle conception du monde leur permettons-nous de développer dans leur scolarité et leurs études ? Quelle importance donnons-nous à l’éducation dans nos sociétés ? Comment cela se reflète-t-il sur les rémunérations des enseignants ?

La crèche peut être le premier environnement social influant d’un enfant.

La famille est par nature notre premier cercle d’influence et d’apprentissage. La crèche peut-être plus ou moins bonne pour les enfants[ii]. Tant de facteurs entrent en considération qu’il est difficile de faire des études comparatives sur le sujet, mais certaines existent heureusement. Elles montrent qu’une entrée à un âge précoce crée des attachements insécurisés et une détresse des parents et des enfants. Quand ce mode de garde débute tôt dans la vie, de façon continue, et pour plus de vingt heures par semaine, les relations parent-enfant sont moins harmonieuses avec des niveaux plus élevés de conduites agressives et de désobéissance des enfants.

Souvent, l’âge d’entrée en collectivité est choisi en fonction des contraintes professionnelles des parents plutôt qu’en fonction de nos connaissances sur le développement du nourrisson et du lien d’attachement parent-enfant. En Suède, l’étude d’Anderson montre par ailleurs, que les enfants en crèche avant un an sont plus indépendants, socialement plus à l’aise et moins anxieux que les enfants entrés plus tard. Quelle importance nos sociétés donnent-elles à la toute petite enfance ? Comment nos rythmes de vie et de travail sont-ils adaptés pour favoriser le bien-être des parents et des enfants en créant des fondements stables et sécurisants pour les adultes actuels et futurs de nos sociétés ? Avons-nous conscience que la paix de demain repose aussi sur la sérénité du tout-petit d’aujourd’hui et de ses parents ? Avons-nous conscience de l’expérience de vie de ce petit individu ? Quelles seront ses références émotionnelles de la vie en société ? Quels souvenirs inconscients lui expliqueront comment il doit vivre dans notre monde ?

L’école est le second lieu de sociabilisation des enfants.

Intégrons-nous dans nos pédagogies, les dernières connaissances sur le développement physique, psychologique, affectif et intellectuel de l’enfant et de l’adolescent ? Les pensées des enfants, leurs comportements, leur ouverture d’esprit, les interactions que nous acceptons entre les élèves, leur donnent une référence sur la vie en société et nous indiquent ce que nous devons attendre pour le futur de la collectivité. Voulons-nous éradiquer le harcèlement scolaire ? Voulons-nous créer des équilibres dans lesquels le plus méritant gagne, plutôt que le plus menaçant, le plus riche ou le plus roublard ? Voulons-nous permettre aux enfants de se développer dans leur singularité, dans la diversité d’intelligence et dans la mixité sociale et culturelle ? Voulons-nous faire de l’école un lieu d’apprentissage de savoirs, savoir-faire et savoir-être qui permettent à nos enfants de prendre confiance en eux, collaborer, se dépasser dans une compétition qui respecte l’autre, devenir des adultes éthiques et responsables et moteurs d’une société de croissance dans la paix et l’humanité ?

Voulons-nous réviser nos méthodes et objectifs d’apprentissage pour s’adapter à notre nouveau millénaire ? Nos écoles publiques sont aujourd’hui contraintes dans un système qui brident les enseignants et ralentissent l’évolution pédagogique. Le monde a changé avec internet, mais l’école publique a-t-elle fondamentalement évolué ? Comment concevoir des enseignements qui prennent en compte le bouleversement apporté par internet et les nouvelles pédagogies ?

Comment apprenons-nous aux enfants à réfléchir ?

A dix ans, j’avais fait un exposé sur le Sénégal, nombreux allers-retours à la bibliothèque, consultation de revues, de livres, de l’encyclopédie Alpha. J’ai appris à rechercher des sources d’information différentes, les comparer, les analyser, les comprendre, les critiquer, j’ai appris à utiliser mon cerveau. Si tout se trouve sur internet, les recherches mènent facilement toutes au même résultat.

Comment aidons-nous les enfants à développer leur potentiel, à se sentir bien, à réfléchir et débattre avec assertivité et dans le respect d’autrui ? Doivent-ils encore aujourd’hui tous devenir des puits de connaissances ou doivent-ils apprendre à connaître assez sur un sujet pour l’approfondir quand ils en ont besoin ? Comment adapter nos pédagogies aux différents profils des élèves ? En plus d’apprendre à lire, écrire et compter devraient-ils apprendre à faire face à la vie comme tenir un budget, investir, connaître les types de métiers ou savoir se présenter, s’ouvrir à la globalité ?

L’alternance favorise-t-elle le réalisme et la diversité ?

Des jeunes combinent école et emploi grâce à l’apprentissage. L’alternance permet-elle de former des jeunes qui ont des visions différenciées du monde du travail car leurs expériences diffèrent selon leur mission ? Personnellement, je suis fan de l’apprentissage ou l’alternance, cette approche m’a permis de rester terre-à-terre et réaliste, de conceptualiser à partir d’exemples concrets. Pour la recherche fondamentale, les travaux théoriques restent la porte d’entrée, cela empêche-t-il que la formation initiale puisse se raccrocher au concret ? L’apprentissage aide-t-il à rester plus pragmatique et garder son humilité face au réel ?

De nombreux leaders de demain sont formés dans les mêmes universités.

Notre mondialisation s’accompagne de la mondialisation des universités les plus prestigieuses. Est-ce un bien ou est-ce un mal ? Si la grande majorité des élites dirigeantes de notre monde reçoivent le même type de formation, peuvent-elles s’ouvrir à d’autres conceptions du monde ? Peuvent-elles prendre un vrai recul sur notre modèle éducatif, socio-économique et géopolitique, si elles ont toutes les mêmes références ? Réfléchissent-elles à d’autres solutions pour fonctionner dans leurs interactions personnelles et professionnelles, localement et à l’international ? La course aux meilleures universités du monde, permet-elle les divergences de point de vue, la diversité culturelle et sociale ?

L’hyperspécialisation dans les années d’apprentissage supérieur permet-elle de garder une vue de son métier dans le rouage économique global pour devenir des adultes ouverts et responsables ? Pouvons-nous accepter cabales, censures, idéologies ou radicalismes dans l’enseignement supérieur ? Les étudiants savent-ils se remettre en cause et questionner leurs évidences, leurs croyances et leur vision du monde ?

Par exemple, aujourd’hui, les enseignants parlent du Bitcoin comme une nouvelle monnaie d’échange, comment est-elle présentée, comme une évidence ou comme une opportunité à remettre en cause, à questionner dans ses enjeux de façon globale, quels sont les avantages, quels sont les risques ? Est-ce une solution monétaire démocratique, pourrait-elle permettre à un groupuscule à la tête de notre système économique, qui gouvernerait cette monnaie, de devenir les maîtres du monde ?


[i] Le secret – Documentaire réalisé par Drew Heriot – 2006

[ii] Le séjour en crèche des jeunes enfants : sécurité de l’attachement, tempérament et fréquence des maladies – Cairn.info – 2004

Influences et religions

Tout changement radical dans une société passe par une prise de conscience collective.

Mireille Bertrand Lhérisson

Voulons-nous prendre conscience de nos influences pour être capables de prendre du recul et de penser librement ?

Quand je vous parle du chiffre 13, qu’est-ce que cela vous évoque ? Dans notre immeuble de New-York, j’ai remarqué qu’on passait de l’étage 12 à l’étage 14. J’ai réalisé que c’était comme ça dans tous les immeubles. Pourtant, le treizième étage existe physiquement. Nous nous focalisons sur le 13 et nous nous attendons à des problèmes, alors nous remarquons tous les problèmes, voire, nous les créons inconsciemment.

Depuis que j’ai découvert ce biais cognitif, c’est-à-dire, cette faculté de notre cerveau à créer une réponse cohérente avec nos pensées, j’ai décidé que le 13 serait mon porte-bonheur. La pensée positive est puissante aussi, depuis cette décision, nombre de bonnes choses me sont arrivées en relation au chiffre 13. Avons-nous conscience du pouvoir de notre cerveau sur notre rapport au monde ? Avons-nous des croyances qui influencent nos actes ? D’où viennent-elles ? Sommes-nous capables de les remettre en cause ?

Oserai-je un deuxième petit exemple olé-olé ? Si je vous raconte l’histoire de la pipe de mon grand-père, qu’est-ce que cela vous évoquera ? Qu’est-ce que cela évoquera à mon fils de dix ans ? L’humour au second degré n’est grivois que dans notre tête. Quand nous trouvons de l’humour au second degré un peu hardi, rappelons-nous que seule notre interprétation est téméraire. Qu’est-ce que cela dit de nous ? Apprécions-nous ce type d’humour ? Pourquoi ?

Les blagues lourdes et graveleuses sont facilement indécentes, abusives et irrespectueuses, mais si l’audace vient de notre propre cerveau, est-ce la preuve d’un subtil passage à l’âge adulte ? La maturité sexuelle est-elle à l’adulte ce que l’innocence est à l’enfance ?

Langues et mots

 Rien n’est impossible, le mot lui-même dit : je suis possible ! 

Audrey Hepburn

Les mots guident notre pensée et notre pensée crée notre monde. Cela m’oblige à un petit détour sur les mots et leur pouvoir. La langue, les mots, voilà nos meilleurs amis ou nos pires ennemis. Je ne peux les laisser sur mes pages comme de vulgaires outils de communication.

Notre formulation crée notre monde.

Quand j’avais dix ans, nous sommes partis avec des amis en vacances, Gilbert était directeur d’école et m’impressionnait beaucoup. Pour me mettre à l’aise, avec une dose d’humour, il m’a dit de l’imaginer sur les toilettes ou en maillot de bain en me disant : « Tu vois, nous sommes tous pareils ». Plus tard, Mawé, un brillant polytechnicien m’a dit : « Si quelqu’un te tutoie, tutoie-le en retour, nous sommes tous égaux dans notre humanité. »

Ces deux petits messages ont transformé mon rapport à l’autre, ils m’ont appris à me sentir à l’aise avec tout le monde et à choisir, par mon langage, de me rendre accessible au plus grand nombre. Je fais attention à mes choix de mots et mes formulations, à l’oral comme à l’écrit, avec la volonté de pouvoir être comprise facilement. Pouvons-nous repérer des paroles qui ont marqué notre vision de la vie, des rapports interpersonnels et du monde ? Dans nos messages, cherchons-nous à être compris par un groupe de spécialistes ou par le plus grand nombre ? Comment adaptons-nous notre langue à notre auditoire ?

L’acquisition d’un vocabulaire riche permet de s’exprimer avec précision et réduit la violence.

C’est ce que nous explique Alain Bentolila dans son livre « Le verbe contre la barbarie[i] ». Les mots ont un pouvoir extraordinaire, terriblement puissant. Notre langue est le premier vecteur d’échanges, de mise en relation et de conceptualisation de notre réalité. Réalisons-nous comme cinq lignes qui nous parlent du jardin d’Eden guident une grande partie des êtres humains aujourd’hui dans leur vision de l’homme et de la femme ? Plus nous connaissons de mots, plus nous pouvons penser finement et extérioriser nos visions, nos joies et nos peines consciemment, plus grande est notre liberté. Voyons-nous comme les mots influencent notre vie, nous permettent de penser et nous relient aux autres et au monde ?

Prenons le mot aimer, l’amour a tant de facettes différentes selon le cas de figure : nous aimons notre conjoint, notre enfant, notre ami, notre collègue, la natation ou le chocolat. Des synonymes existent avec leurs nuances, pourtant je manque parfois de vocabulaire pour décrire finement la relation aimante dans la langue française. Alors j’invente des mots comme « Je payotte » mon chéri, ça sent les vacances, c’est tout cosy et léger. Est-ce que notre vocabulaire nous permet de définir et d’exprimer notre pensée avec finesse ?

Au vu de l’importance des mots eux-mêmes, voudrions-nous trouver un nouveau mot pour parler des Hommes car aucune différence n’existe dans la langue française orale entre les hommes et les Hommes ? Cette confusion entre le terme qui décrit l’être humain masculin et celui qui décrit l’ensemble des êtres humains tous genres confondus me semble très délicate. Serait-il plus simple d’utiliser deux mots différents pour ces deux concepts ?

Le poids des malentendus.

La langue n’est pas innocente. Elle ne clarifie rien et confond tout. Le même mot peut avoir des significations différentes selon les personnes, en fonction de leur âge, leur histoire et leurs références. Ainsi, l’utilisation d’un mot qui a du poids comme « liberté » nécessite de se mettre d’accord sur le spectacle qui se cache derrière ce rideau de sept lettres. Quand nous utilisons un mot clé dans la compréhension de notre message, vérifions-nous que notre interlocuteur a la même définition que nous de ce mot ? Le djihad désigne-t-il un combat sanglant contre les impies ou l’effort spirituel du fidèle vers le Bien ?

Le choix des mots est d’une importance primordiale dans la transmission d’un message.

Encore faut-il bien les comprendre. Par exemple, je suis toujours choquée des débats politiques organisés de nos jours. Ils paraissent souvent des joutes oratoires qui frisent le combat. Un débat n’est-il pas fait pour dialoguer ? Délier, enlever le lien. Détendre, arrêter de tendre. Dénouer, ôter le nœud. Lorsque nous débattons, nous devrions cesser de nous battre, il semble pourtant que de nombreux débats actuels, particulièrement politiques, ont un visage de combat, plutôt qu’un air d’échange et de construction.

Les individus réapprendront-ils le sens des mots qu’ils utilisent pour le meilleur ? Les dirigeants, politiciens, prêcheurs, journalistes, enseignants et éducateurs, avocats, commerciaux, vendeurs, publicitaires pour qui le verbe est un outil de base, réapprendront-ils le sens du mot débat et l’intègreront-ils dans leurs rapports et dans leurs discussions critiques pour faire de leurs débats un lieu de collaboration destiné à évoluer vers un monde meilleur ? Choisirons-nous les mots pour notre double bénéfice : notre avantage personnel à court terme et celui de notre collectif, incluant celui de nos enfants, à long terme ? Utiliserons-nous les mots pour nous ouvrir à nous-mêmes, aux autres et au monde ?

Pour faire de notre rêve une réalité, je voudrais inventer un nouveau mot que je désespère d’utiliser en français et qui nous aiderait à réussir notre entreprise pour créer un monde plus vivant. Il s’agit de l’adjectif « successful » dans l’expression anglaise « a successful team ». Successus était un tisserand, amoureux d’Iris, une belle esclave de cabaret à Pompéi qui pourtant ne l’aimait pas. Comme quoi, l’être humain doit considérer que le succès est plus lié au fait d’aimer que de se sentir aimé. « Successful »me semble une douce victoire avec soi-même, ou ensemble, bien méritée, grâce à un effort constructif. La traduction française de successful est « réussi », celle de « a successful team » est « une équipe performante ». Performant me semble une description sans émotion. Or le succès est lié à une émotion positive. Victorieux, me semble très guerrier. Gagnant suggère qu’il existe un perdant. Collectif, marque plus le processus que le résultat. Champion, est peut-être adapté, mais nous sommes souvent champions par rapport à d’autres. La conception « eudémonique » du bonheur est basée sur la prémisse que les gens se sentent heureux s’ils connaissent une croissance personnelle et ont le sentiment d’avoir des buts et une vie qui a du sens. Est-ce notre vision du succès ? Le mot est difficile à prononcer. Pourrions-nous le simplifier ? Que penseriez-vous d’une équipe « eudémone » ? Ou une équipe « anémone », ça serait plus fleuri ? Qu’en pensez-vous ? Quelles seraient vos propositions ? Aimeriez-vous trouver ce concept en français ?

L’écriture permet d’archiver.

L’écriture nous a permis de laisser des traces et communiquer nos idées. Des inscriptions ont été gravées 6 600 ans avant notre ère sur des carapaces de tortue en Chine. Nous avons découvert le premier système d’écriture historique environ 3 300 ans avant notre ère en Mésopotamie et avons décidé de faire de cette période le début des périodes historiques grâce aux documents dans huit langues et quatre écritures différentes. A partir de l’alphabet protosinaïque, chaque groupe humain, formant sa culture, a créé son alphabet : araméen, hébreu, grec puis cyrillique, latin et arabe. Nos origines sont communes, nos expériences et cadres de vie nous ont fait évoluer différemment. De quelle langue ancienne vient notre langue écrite ? Quels sont les plus anciens documents dans notre langue ? Comment la langue écrite est-elle enseignée aux enfants ? Qu’apprennent-ils de notre culture dans cet apprentissage ?

La langue parle de nous et de notre rapport aux autres et au monde.

Notre langue est spécifique à notre expérience et notre environnement. Dans le vocabulaire breton, le nombre de mots pour décrire le vent est beaucoup plus développé qu’en français puisque les marins connaissent cet élément dans tous ses états et ont appris à le décrire avec détail. Le verbe « avoir » n’existe pas en breton, sans doute que la propriété n’existe pas chez les ancêtres, ils se sentaient de passage sur terre, ai-je entendu dire. Qu’est-ce que notre langue dit de notre culture ? Quelles sont les spécificités de notre langue et donc notre spécificité culturelle ?

Personnellement, je ne réfléchis pas de la même manière en français et en anglais. Est-ce que nous pensons de la même façon dans des langues différentes ? Si nous parlons plusieurs langues, sentons-nous une différence culturelle dans l’approche de la réalité de la vie par les mots ou les structures de phrases ?

Quelle vision du monde notre structure grammaticale nous donne-telle ?

En français, en cas de doute sur un accord pluriel, nous passons par le féminin pour trouver la réponse. Je vous laisse méditer sur cette question en terme sociétal. Prendre en considération le regard des femmes sur une situation pourrait-il nous aider à mieux la comprendre et à prendre des décisions plus justes pour le bien commun ?

Dans la langue française le masculin l’emporte sur le féminin, est-ce que cela nous laisse des traces sur notre vision de l’équilibre des genres dans notre vie en société ? De récentes propositions d’écriture inclusive permettent un langage non sexiste comme « les candidat.e.s ». Sont-elles la solution ou apportent-elles un premier pas de conscientisation intéressant ?

Nous pouvons méconnaître un terme dans une langue étrangère.

Quand je parle une langue étrangère, je peux me tromper dans la compréhension d’un mot. En formation d’architecture d’intérieur à Pratt, école d’art, située à Brooklyn, notre premier projet était un Boutique-Hôtel. Je ne connaissais pas le concept, il s’agit de personnaliser l’atmosphère et l’allure d’un hôtel pour en faire un lieu unique, un hôtel de caractère. J’ai entendu le mot « boutique », je croyais qu’il fallait mettre un magasin dans l’hôtel. J’ai installé une bijouterie dans le lobby et je n’ai compris ma méprise que cinq ans plus tard. Nous est-il arrivé de mal traduire un concept sans comprendre tout de suite notre méprise ? Quelles en ont été les conséquences ?

Certains concepts propres à une langue ne trouvent pas d’équivalents traduits.

Notre culture s’ancre dans notre langue. L’exemple le plus simple est celui des goûts. Dans nos cultures occidentales, nous apprenons qu’il existe quatre types de goûts : sucré, salé, amer et acide. Pourtant, chez les japonais, une cinquième nuance existe : umami. Elle concerne le poisson, les crustacés, les viandes fumées et les légumes et décrit une touche savoureuse. Sans vocabulaire traditionnel pour décrire cette saveur, nous avons adopté ce terme dans notre langue. Chez les coréens, il existe une nuance épicée que nous ne décrivons pas chez nous. Avons-nous conscience de nos références culturelles dans nos échanges plurilingues ? Nous assurons-nous de notre profonde compréhension mutuelle ? Vérifions-nous que nous comprenons de la même façon le concept évoqué lors d’une conversation multilingue ?

La traduction est imbibée de la perception du traducteur.

Le monde de l’édition, comme tous les cercles fermés, à ses qualités et ses défauts. Yuri, l’un de mes copains, a commencé à traduire les livres d’une nouvelle écrivaine américaine. Il a traduit ses cinq premiers livres. Peu à peu, cette auteure est devenue très célèbre et donc un bon filon. Sur ce, la maison d’édition lui a annoncé qu’il n’était désormais plus le traducteur officiel. Elle avait offert cette poule aux œufs d’or à une traductrice qui était dans ses petits papiers. Privilégiée, mais, semble-t-il, moins compétente. Elle a traduit les deux ouvrages suivants, et les ventes ont chuté. La maison d’édition a réembauché Yuri, les ventes des tomes suivants ont retrouvé leurs bons chiffres. Avons-nous conscience de l’importance du traducteur ? Avons-nous conscience qu’une traduction est toujours emprunte d’une déformation du message de l’orateur ou de l’auteur ?

L’humour dans une langue étrangère est difficile à capter.

A Lausanne, à vingt-sept ans, j’avais un copain allemand, Gustav, qui parlait si bien le français que j’ai très vite oublié qu’il avait grandi dans une autre langue. Le jour où il a déménagé, il m’a refilé quelques-unes de ses affaires que j’ai acceptées avec plaisir. Pour le remercier, je l’ai invité à un spectacle d’humour au festival du rire de Montreux. Nous y sommes allés enthousiastes, avec légèreté et bonne humeur. A la fin du spectacle je me demandais pourquoi il semblait un peu tendu, j’avais tellement ri que je me sentais hyper décontractée. Il m’a expliqué. Il n’avait pas tout capté, et se sentait hyper frustré. Sommes-nous à l’aise avec l’humour dans une langue étrangère que nous parlons bien, voire couramment ?

Le nombre de langues parlées dans le monde se réduit constamment.

Sept mille langues sont parlées dans le monde, certaines s’oublient et s’éteignent, elles ont toutes des racines communes et ont évolué différemment au gré de nos expériences. Par exemple, le « p » courant est devenu un « f » en allemand. Le monde a connu jusqu’à quinze mille langues, nous estimons qu’il restera environ cent langues dans quelques siècles, est-ce vraiment notre souhait ?

Face à la différence de l’autre, nous comprenons mieux, ce que nous sommes ou, au contraire, ce que nous ne sommes pas. Dans la relation, nous découvrons nos particularités, nos atouts et nos limites. Si la langue et la culture des régionalismes et nationalismes sont utilisées pour nous replier sur nous-mêmes et diviser, cela devient dangereux. En revanche, la diversité peut nous enrichir. Voulons-nous cultiver nos différences linguistiques comme une richesse à partager, préserverons-nous les langues régionales et nationales ? Voulons-nous stimuler la diversité en encourageant l’apprentissage de plusieurs langues aux enfants et garder notre patrimoine langagier mondial, ancien et actuel ?

La particularité de notre langue nous rend-elle particulier ?

Si deux bébés jumeaux homozygotes, c’est-à-dire exactement similaires, grandissent dans deux milieux différents, chacun s’adaptera à son environnement, apprendra une langue et développera sa personnalité en fonction de ses expériences. Sont-ils deux personnes fondamentalement dissemblables si l’une a grandi au soleil et l’autre sur la banquise ?

C’est ma langue et ma culture française, ma formation, mes rencontres, mes déménagements internationaux et les évènements de la vie qui ont forgé ma personnalité et ma vision du monde. Est-ce que cela fait de moi un être si différent de vous ? Quels éléments marquants de notre parcours d’humain nous ont forgés dans notre singularité et nos visions de la vie ? Nous avons tous un cerveau, un cœur et un corps, nous les développons différemment, dans des contextes différents mais restons-nous des êtres humains sur une base similaire ?

La langue permet de nous affirmer singulier dans notre communauté linguistique.

La langue nous rassemble dans notre groupe linguistique. Notre façon de la manier nous rend unique. Comment affirmons-nous notre personnalité par notre langage ? La langue que nous choisissons nous libère-t-elle ou nous enferme-t-elle dans un carcan lié à notre groupe d’appartenance ?

Avons-nous besoin d’une langue commune dans les échanges internationaux pour assurer la paix ?

Nous avons besoin de communiquer et nous comprendre.L’anglais est aujourd’hui la langue prépondérante dans les échanges polyglottes.Est-ce la meilleure façon de communiquer dans la richesse de nos cultures ? Est-ce que l’anglais donne un avantage linguistique aux anglophones dans les échanges multilingues ? Est-ce que les anglophones restreignent leur cerveau à un modèle de pensée unique en apprenant une seule langue ? Est-ce qu’une langue commune différente de toutes les autres pourrait mettre toutes les nations à pied d’égalité, cela aurait-il un sens d’avoir une langue qui ne soit pas née de l’expérience humaine ?

Nous parlons avec émotion.

Je suis de langue maternelle française et ne pourrais pas envisager de parler une autre langue avec mes enfants. En français, je m’exprime avec la nuance des émotions, je maîtrise la langue. J’ai appris l’anglais à l’école, je n’ai pas de lien affectif avec cette langue. En français, dire « Je t’aime » est lourd de sens. En anglais, je peux dire « I love you » à n’importe qui. Avons-nous le même rapport émotionnel à chacune des langues que nous parlons ? Pouvons-nous parler une autre langue que notre langue maternelle avec nos enfants en incluant toutes les subtilités émotionnelles et créer un échange riche d’affection et de détails ?

Quelle est la différence entre parole libérée et dénonciation ?

Ces deux notions évoquent le fait de s’exprimer sur un sujet tabou, secret, négligé ou oublié.

Quand nous posons des mots sur nos maux, quand nous libérons la parole, elle nous permet de prendre conscience d’une situation traumatisante passée ou de remettre en question un équilibre toxique d’une relation ou situation, actuelle ou passée, que nous n’avions jamais questionnée. Nous pouvons alors formuler avec des mots, notre souffrance, notre honte, notre tristesse, notre dégoût et toutes les émotions que nous gardons cachées au fin fond de nos entrailles. En travaillant avec un thérapeute ou une personne bienveillante, empathique et non intrusive, nous pouvons arriver à ressentir ces émotions. A ce moment-là, ces émotions peuvent s’envoler. C’est tout l’intérêt de parler de notre expérience, sans nous juger nous-même. Cette parole libère. En revanche, si nous passons notre temps à raconter nos histoires sans jamais écouter l’autre, alors cela devient invasif pour notre interlocuteur.

Dans la dénonciation, en revanche, nous parlons de l’autre. Le processus est donc totalement différent. Qu’est-ce qui nous pousse à dénoncer l’autre ? Notre intention ici est d’une importance capitale. Dénonçons-nous l’autre par vengeance ? Sommes-nous dans la comparaison et répondons-nous à notre frustration d’avoir moins que lui ? Sommes-nous affecté par des pratiques ou comportements de l’autre que nous dénonçons auprès d’une tierce personne ou d’une autorité, sans prendre le temps d’aller d’abord en discuter directement avec lui, quand c’est pourtant possible ? Ces pratiques font preuve d’immaturité et apportent des réponses insatisfaisantes à nos besoins. En revanche, si nous dénonçons un voisin violent envers sa femme et ses enfants, des pratiques toxiques, voire inhumaines ou un coach abusif par exemple, alors nous nous appuyons sur nos valeurs humaines, et dénoncer nous permet de garder notre dignité humaine et de demander le respect de la dignité des victimes. La dénonciation qui donne un sens à notre humanité, celle qui permet de favoriser l’ordre public, l’éthique et le bien commun est-elle nécessaire au bon fonctionnement d’une démocratie ?

Comment notre message passe-t-il dans notre communication ?

Un mythe de l’année 1967, qui restreint la réalité, persiste. Il est pourtant rediscuté depuis plus de quinze ans. Ce message disait que la communication était à 93% non-verbale, liée à la voix, au ton, et à la gestuelle. Les deux études d’Albert Mehrabian à l’origine de cette proposition sont basées sur une expérience faite sur dix femmes, et il n’a pas prouvé les résultats, comment pouvons-nous en tirer des conclusions universelles ? C’est encore une approche simpliste qui nous rassure, mais qui nous empêche de trouver la justesse dans notre manière de délivrer des informations. Avons-nous fait d’autres études scientifiques valables sur ce sujet ? Quels sont les résultats ?

 Gestuelle, ton, débit, articulation ou sonorité comptent dans la réception du message, tout le monde en a conscience. Ces chiffres, un peu arbitraires cependant, ont le défaut d’angoisser certains orateurs et de privilégier, parfois, le travail sur la forme du message plutôt que sur le fond. La communication interpersonnelle ou devant un groupe peut-elle se réduire à une équation si simpliste ?

La communication est censée nous aider à nous rencontrer, que se passe-t-il quand nos mots deviennent les instruments de la discorde ? Voulons-nous apprendre à revenir à notre expérience d’humains pour nous ancrer dans notre expérience de la vie réelle ou préférons-nous rester dans nos théories dévastatrices ?


[i] Verbe contre la barbarie – Alain Bentolilo – Éditions Odile Jacob – 2016