Stratagèmes

Quelle est la stratégie du manipulateur ?

En apparence, il nous veut du bien et nous soutient, mais dans ses remarques et comportements, il nous fait douter de lui, de ses intentions, de nous. Avec lui, notre vie devient un cycle de périodes passées au paradis et en enfer. Il est subtil et insidieux et nous choisissons nous-même de le suivre, nous sommes sous emprise mentale.

la manipulation est connue depuis la nuit des temps.En 500 ans avant notre ère, Esope nous décrit déjà l’outil essentiel du manipulateur dans sa fable du Corbeau et du Renard : un corbeau vola un morceau de viande puis se percha sur un arbre. Un renard l’aperçut et voulut ce morceau de viande pour lui-même. Il se posta donc en bas de l’arbre et commença à le glorifier : « Que tu es beau et élégant, personne d’autre que toi n’a autant d’atouts pour être le roi des oiseaux. Si ta voix était aussi magnifique que ton apparence, tu serais déjà roi. » Flatté par ces propos, le corbeau voulut lui faire entendre ses vocalises, et ouvrant le bec pour chanter, il lâcha la viande. Le renard se précipita alors, saisit le morceau et dit « Ô corbeau, si tu avais aussi du jugement, il ne te manquerait rien pour devenir le roi des oiseaux. » Et voilà notre corbeau tout penaud et ayant tout perdu !

Cette stratégie est celle du manipulateur. Il crée un cercle vicieux addictif qui va peu à peu nous mettre sous son emprise. Il alterne les périodes où il nous distribue, douceurs, récompenses, attentions et gentillesses avec des épisodes où il nous abuse, nous menace, devient violent verbalement ou/et physiquement, nous déprécie et reporte les échéances promises. Pour nous amadouer, il répond à nos besoins : il nous admire, nous sommes beau, intelligent, il nous apprend des choses, nous soutient et a besoin de nous. Pendant la période suivante, en revanche, il nous menace, nous fait peur, nous insécurise, nous fait souffrir. Sidéré par le changement de comportement que nous ne comprenons pas, nous nous accrochons à notre souvenir du prince ou de la princesse charmante que nous connaissons et attendons avec conviction le retour des beaux jours. Ce bon moment revient… pour être suivi d’un prochain séjour en enfer. Nous pensons toujours que c’est la dernière fois, mais en réalité, ce cercle vicieux n’aura jamais de fin… sauf si nous sommes capable de la décider nous-même et de quitter cette relation abusive et toxique.

Ce stratagème a beau être connu depuis la nuit des temps, il reste implacable. La notion d’emprise paraît simple à démasquer, elle est pourtant tellement subtile et difficile à expliquer que très peu d’individus comprennent de quoi il s’agit exactement. L’emprise reste un concept, un mot, pour la plupart des gens.

Cette description concerne une personne physique mais peut facilement être extrapolée à la dimension d’un groupe humain ou d’une nation. Le mécanisme fondamental de la relation d’emprise se caractérise ce un double jeu : empathie et discours humaniste et bienveillant affiché, qui cache une action assassine, insidieuse, minutieusement structurée et destinée à détruire la victime. A titre sociétal, sommes-nous attirés par un groupe qui nous fait sentir, beaux, intelligents et importants ?

Quels sont les outils du manipulateur ?

La boîte à outils du manipulateur est fournie, ma description ne sera pas exhaustive.

Il nous emmêle les pinceaux, est le roi de l’opaque, des secrets et des tabous.

Il peut nous donner des idées et nous faire croire que ce sont les nôtres et nous suivons ainsi ses plans sans résistance.

Il peut nous donner de l’énergie à court terme en donnant beaucoup de conseils, mais il nous éloigne de notre être profond. A long terme, ses conseils et sa main mise devient un poids que nous avons du mal à identifier.

Il peut aspirer toute notre énergie vitale. Souvent il va mal quand nous allons bien, comme pour nous gâcher notre plaisir, nous finissons par aller mal, et alors il va bien.

Il manie l’humour comme une arme de dénigrement en privé, comme en public. Souvent de façon très subtile et insidieuse.

Si nous ne rions pas de ses blagues, attaques déguisées contre nous, il nous reproche notre rigidité, notre manque d’humour, nous critique et altère notre confiance en nous-même.

Nous pouvons être en discussion avec lui et il nous délaisse soudain comme si nous n’étions pas là, nous laissant le sentiment de notre inexistence.

Il nous donne un rendez-vous, ne vient pas, ne s’excuse pas et ne donne aucune explication.

Il fait une promesse, reporte incessamment l’échéance et ne la tient jamais. Il arrive à nous convaincre que c’est pour notre bien alors que cela nous insécurise.

Il nous met sous pression, nous n’avons pas le temps de prendre du recul ou d’étudier des propositions.

Il nous dit que nous avons tort de ressentir ce que nous ressentons, ce qui est totalement abusif et mensonger. Cela nous angoisse car nous perdons confiance en nos sensations.

Il nous dit ce que l’on doit penser de lui et comment nous devons le percevoir, ce qui encore une fois est totalement abusif.

Sous un soutien apparent, il discrédite nos actions par des petites remarques insidieuses. Derrière un discours d’encouragement vis-à-vis de nos projets, il égrène insidieusement tous les arguments pour nous démoraliser et nous donner envie de les abandonner.

Il minimise nos succès passés et présents pendant qu’il glorifie ses propres réussites. Il peut aussi constamment nous encourager dans notre travail tout en nous insécurisant sur d’autres plans ou tout en immisçant en nous des doutes sur ses intentions.

Il nous pousse à nous isoler des êtres qui nous sont chers, amis et familles, incluant même parfois nos propres enfants.

En famille, il peut utiliser les enfants comme outil de manipulation.

Il critique insidieusement tous les gens que nous admirons et que nous apprécions pour ternir l’image que nous avons d’eux, annuler l’inspiration qu’ils nous apportent et nous éloigner d’eux.

Il attaque et s’énerve lorsque nous le remettons en cause plutôt que de chercher le dialogue respectueux.

Ses promesses orales n’ont aucune valeur, ses mots ne sont là que pour nous hypnotiser.

Il ment sans scrupule du moment que le mensonge lui permet d’obtenir ce qu’il convoite.

Ses excuses sont un principe oral qui ne veulent rien dire, des mots pour nous assoupir. Son comportement et ses actions ne changent pas après les excuses.

Avec un manipulateur, chaque information engageante devrait être notée et enregistrée pour mémoire et référence.

La seule preuve de son engagement envers nous peut se mesurer dans les actions. Sur le court terme, il pourra prendre des initiatives juste pour nous assoupir, mais sur le long terme, soit ses actions confirment ses paroles, soit elles témoignent de son comportement abusif, opposé à son discours officiel.

Il peut nous attaquer sur nos pratiques soi-disant manipulatrices sans que nous ne comprenions le fondement de ce dénigrement. En réalité, il nous parle de ce qu’il connaît, il nous parle de lui et de ses propres pratiques. L’écouter, pour comprendre ses mécanismes sans nous sentir personnellement incriminé est difficile au début, mais très instructif.

Il dit ne pas se rappeler de ses paroles passées quand ça l’arrange. Il nous affirme que nous avons tenu des propos que nous n’avons en réalité jamais tenus. Ainsi il nous rend totalement confus et incertain de ce que nous avons entendu ou non, ce que nous avons dit ou non.

La confusion mentale nous rend indécis et vulnérable.

Le manipulateur nous fait vivre des ascenseurs émotionnels, et nous soumet à la double contrainte pour créer la confusion dans notre esprit. La double contrainte nous soumet à deux exigences incompatibles qui rend la situation insoluble et engendre troubles et souffrances mentales. Notre cerveau peut se bloquer et ne plus arriver à prendre de décisions. Dans l’extrême, toute décision à prendre au quotidien devient un calvaire. Par exemple, en faisant les courses choisir entre des pommes ou des poires va devenir une décision compliquée à prendre. Nous avons besoin de prendre conscience de la situation, souvent avec l’aide d’un pair, parfois grâce à son intervention, pour sortir de cette ascendance.

Notre cerveau peut aussi créer la confusion pour nous faire oublier un secret ou une situation traumatisante.

Quand je vivais à Lille, mon copain Sven ne voulait pas que je rencontre son père, sans me donner d’explication. Mon cerveau avait besoin de logique et j’ai commencé à imaginer mille scenari plus horribles les uns que les autres, ça créait une bouillie tiédasse dans ma tête. Après des mois et des mois, il a fini par me raconter son grand secret, qui m’a paru si anodin, que je ne me rappelle même plus du problème aujourd’hui, mais du jour au lendemain, ce méli-mélo a disparu de mon cerveau. Même un secret non divulgué, comme un secret de famille, peut avoir cet effet.

Avons-nous conscience que garder un secret peut créer une énorme confusion dans la tête de ceux que nous croyons protéger, ou dont nous voulons nous protéger, bien plus dommageable que le secret lui-même ? Pourrions-nous être victimes de secrets non divulgués ? Gardons-nous des secrets qui nous pèsent ? Voulons-nous parler de ces situations à une personne bienveillante pour nous libérer ?

Quatre tabous colossaux interfèrent dans nos vies : sexe, argent, santé et sentiments sincères.

Certains sujets sont plus ou moins formellement interdits, c’est toute la difficulté des tabous qui deviennent toxiques. Les tabous permettent des dérives car personne n’en parle. Ces tabous sociétaux parlent pourtant de nos quatre besoins fondamentaux primaires et gênent le bon fonctionnement de nos vies individuelles et collectives. Heureusement, depuis quelques années, la parole se libère et permet une évolution et des prises de conscience.

Parlons-nous d’argent librement ? L’argent est plus ou moins tabou selon les sociétés. Comment parlons-nous d’argent, avec qui. ? Sommes-nous à l’aise de parler de nos succès ou soucis financiers ? Nous sentons-nous obligés de nous cacher si nous perdons notre emploi ? Les femmes ou les sociétés catholiques, par exemple, souvent mal à l’aise pour parler d’argent, sont-elles négativement impactées ? Parlons-nous du peu que nous octroyons aux plus déshérités de nos sociétés ?

Parlons-nous de notre sexualité ? Rêvons-nous d’une vie sexuelle épanouie, excitante, créative, tendre et respectueuse ? Dialoguons-nous en couple sur notre sexualité ? Quels sont nos sentiments par rapport à notre sexualité ? Sommes-nous à l’aise et heureux ? Nous sentons-nous coupable ou honteux ? Quand nous parlons de sexualité, parlons-nous de nos besoins ou en parlons-nous avec humour ou cynisme ? Parlons-nous de sexe ou de sexualité ? Les victimes d’abus sexuels parlent-elles, sont-elles écoutées, entendues et protégées ? Si nous nous sentons pudiques, des livres peuvent nous aider à explorer le sujet.

Parlons-nous de notre santé simplement ? Ne pas en parler nous a-t-il déjà empêché de nous soigner correctement ? Savons-nous où trouver de l’information ? Avec qui dialoguer ? Parlons-nous ouvertement de notre santé et de son coût ? Le secret médical peut-il entraver notre vision de problèmes sanitaires collectifs ?

Parlons-nous de nos sentiments sincères ? Sommes-nous pudiques avec nos sentiments ? Arrivons-nous à créer des liens chaleureux, fidèles et confiants auxquels nous aspirons profondément ? En intimité, savons-nous parler de nos sentiments sincères ?

Les secrets et tabous protègent-ils le manipulateur ou la victime ?

Il existe des secrets de manipulateurs et des secrets qu’on garde pour se protéger. Nos enfants apprennent la vie en la vivant avec nous, en nous regardant, et non en écoutant ce que nous leur disons. Gardons-nous des secrets ou partageons-nous avec eux les évènements de la vie ? Cette question peut être élargie au niveau d’un groupe ou d’une nation. Comment choisissons-nous les informations que nous transmettons et celles que nous gardons secrètes ? Donnons-nous assez d’informations aux membres du groupe ou aux citoyens pour leur permettre ensuite de prendre leurs décisions en toute connaissance de cause ?

Révéler le secret dans le respect, en préparant le terrain peut libérer.

Si vous me balancez un secret comme un missile, ça me crispe, sinon, je deviens beaucoup plus réceptive et la compréhension de la situation m’apaise, quelle qu’en soit l’horreur ou l’invraisemblance. Les secrets peuvent être purement techniques et faciles à garder. Qu’en est-il des secrets émotionnels et relationnels, peuvent-ils passer inaperçus dans notre cerveau et nos affects ou se mutent-ils en un poids psychique ? Ces secrets-là grignotent notre mental. Nous isolent-ils, nous rendent-ils clandestins de notre vie ? Nous sommes-nous déjà libéré d’un secret, cela nous a-t-il permis de retrouver la vie et de nager dans son flot naturel ?