Argent, plaisirs, bonheur

Comment notre société relie-t-elle bonheur et réussite ?
Quand quelqu’un a un parcours exceptionnel et remarquable, son effort, ses idées, son travail peuvent être valorisés par de l’argent. Cette fortune donne envie car elle est la partie visible de l’iceberg, elle nous parle du chemin effectué par une personne pour atteindre un niveau d’excellence reconnu par ses pairs.
Les gens riches sont reconnus et souvent entourés de respect et d’admiration, n’est-ce pas une raison importante pour laquelle nous recherchons la prospérité ? Quel est le lien entre ce que notre fortune peut acheter et la course folle à l’argent ? Est-ce le montant de la fortune ou l’influence sur les autres qui est primordial ?
La pure volonté de pouvoir sur le monde et les autres est une motivation toxique et répandue, terrible pour la collectivité. Cherchons-nous à exercer notre pouvoir sur les autres plutôt qu’à être heureux avec les autres ? Sous des apparences très respectables sommes-nous tourné uniquement sur nos propres besoins, comme un enfant tyrannique ?

Qu’est-ce qui nous rend heureux ? Côtoyer des gens fortunés, des amis, avoir un travail passionnant, nous sentir utile, être célèbre, avoir un titre de directeur, avoir de l’impact, être sur-occupé, avoir une vie équilibrée, détenir des secrets, savoir rester discret, posséder une grande maison, nous sentir bien chez nous, être riche, nous sentir à l’aise et en sécurité financière ou quoi d’autre ?

Heureux et riche.
Voulons-nous être riche pour élargir nos possibilités de vivre de nouvelles expériences et pouvoir nous consacrer à la vie humaine plutôt qu’aux tâches plus prosaïques ? Riche, mais à quel prix ? Sommes-nous heureux ? Préférons-nous d’abord nous sentir heureux, bien dans notre peau, nous développer dans notre entier pour élargir nos chances de devenir riche ? Ou préférons-nous devenir riche pour ouvrir les possibles pour devenir heureux ? Espérons-nous rencontrer une personne riche pour trouver le bonheur ? Quelle part de notre bonheur tient au succès, à la célébrité, à la richesse ou à nos liens ?

Voulons-nous être riche pour influencer le monde qui nous entoure grâce à notre argent qui nous permet de financer des projets ? Quelle place donnons-nous au pouvoir et à l’argent, sont-ils pour nous des moyens ou des objectifs ? La richesse nous rend-elle heureux ou non ? Pourquoi voulons-nous devenir riche, quelle est notre intention, notre motivation est-elle purement égoïste ou a-t-elle une part d’altruisme ?

Plaisir immédiat et satisfaction différée.
Souvent, nous cherchons notre bonheur dans le plaisir. Nous avons ouvert hier une bouteille de vin pour fêter Pâques, j’avais le choix facile, boire mes verres avec délectation ou m’arrêter après un verre. J’ai bu plusieurs verres avec un digestif pour le dessert. Je suis repartie peu fière de moi, pas très droite sur les pieds, et mal à l’aise en disant au-revoir à mes enfants. Je me suis allongée dans un état fébrile sur le canapé en arrivant chez moi. Je n’arrivais pas à m’endormir. J’avais mal à la tête en me réveillant le lendemain et le moral dans les baskets toute la journée. J’aurais mieux fait de m’arrêter à un verre. Choisissons-nous consciemment nos plaisirs immédiats et nos satisfactions différées ? Trouvons-nous un équilibre entre les deux qui nous rend heureux ?

Avec les addictions, le bonheur nous échappe.
Pour nous détendre, nous nous tournons parfois vers des solutions qui vont nous détruire : alcool, cigarette, drogue, sexe, bouffe, jeu dont nous devenons dépendants au lieu d’en goûter tout le plaisir. Cherchons-nous le sens de tout ce qui se passe ? Avons-nous des soucis ? Pensons-nous que nous acceptons une pratique illicite juste pour essayer ? Comment ça commence ? Accepter un cadeau piégé, coucher pour le plaisir des sens sans considération de notre entier, fumer une cigarette, manger pour calmer notre anxiété ? Est-ce que ces moments resteront dans nos souvenirs constructifs ? Comment s’est installée notre addiction ? N’est-ce pas tellement idiot ? Voulons-nous en sortir ? A qui pouvons-nous demander de l’aide ? Il existe de nombreuses solutions bien plus abordables et constructives, mais qui demandent un peu plus d’effort de notre part : méditation, activité physique, équitation, balade à pied ou vélo, gymnastique, natation, activité créative, musique, dessin, peinture, jardinage ou bricolage ou toute occupation qui nous fait plaisir.

Pouvons-nous être heureux avec trop ?
Cherchons-nous l’intensité ? Dans le réel ou le virtuel ? Quelle place laissons-nous à nos émotions ? Cherchons le bonheur et l’intensité dans l’hyper activité, les relations multiples, les partenaires divers ? Est-ce que cette quête peut avoir une fin ? Est-ce que donner notre pouvoir de vie à des éléments extérieurs peut nous rendre heureux ?

En ce qui concerne l’environnement matériel, trop de possessions me stressent car il faut entretenir et gérer ces biens. En architecture d’intérieur, j’étais, au début, très attirée par le minimalisme. Ce courant est né dans les années 60, aux Etats-Unis, en réaction au lyrisme pictural et s’est concrétisé en architecture dans le Bauhaus. Mies Van der Rohe en est une figure de proue et l’explique par le mantra « Less is more » ou « Moins est plus » appliqué par John Pawson dans la rénovation de l’église St Moritz, à Augburg en Allemagne, que j’adore. En architecture, j’ai vite compris que la simplicité est bien plus difficile à atteindre que la complexité, elle oblige à comprendre l’essentiel et à le mettre en valeur. Au fil de mes projets, j’ai appris à apprécier l’ajout de couleurs et d’accessoires qui personnalisent un lieu pour mettre en exergue l’essence d’un espace et de ceux qui le côtoient, je suis obligée d’en comprendre les spécificités, les révéler et les sublimer.

Que pensons-nous de ce mantra « Less is more » ? Trop de sexe ? Le mec qui se tape une nouvelle nana tous les soirs, une de plus, une de moins, est-ce que ça change ? Trop d’objets ? Une collection de cent cinquante robes ou cravates nous rend-elle heureux ? Un verre d’alcool tous les jours au point d’en devenir un alcoolique mondain, quel plaisir ? Trouve-t-on notre bonheur quand on a trop ? Est-ce que la rareté apporte du bonheur ? Est-ce que le trop pourrait-être un problème de nos sociétés occidentales à tous les niveaux : trop d’objets, de procédures, de gâchis, de complexité, d’échelons hiérarchiques, de chefaillons, trop de publicités, de scandales, de violence, de mensonges, trop d’exceptions, de privilèges et de discriminations, trop, trop, trop ?

Finances et tâches ont souvent bon dos.
J’ai une théorie qui dit que l’argent comme l’occupation peuvent devenir des outils, conscients ou non, de fuite. Au lieu d’assumer « Je n’ai pas envie de passer ce week-end avec ta sœur », le copain de Lili lui dit « En ce moment, mieux vaut ne pas dépenser trop » ou « J’ai vraiment trop de travail », mais si elle lui propose un bon restaurant durant ce même week-end, il risque de lui répondre « Bonne idée, faisons une folie, je t’emmène chez Gastronom » ou « Extra, avec un tour sur le lac avant ? » Dans ce cas, elle se sent encore plus frustrée que s’il avait été sensiblement honnête. Il a le droit de ne pas avoir envie de passer un week-end avec sa sœur, et au fond, son absence peut convenir à Lili. Utilisons-nous le prétexte financier ou laborieux pour refuser des propositions alors que le problème est ailleurs ?

Amour, argent et relation toxique.
Cette théorie est tout à fait personnelle et je ne l’ai pas partagée souvent : notre relation à l’argent serait corrélée à notre relation aux autres. Dans« L’Avare », Molière aborde ce sujet délicat sous forme de comédie. Le personnage principal s’appelle Harpagon, c’est un bourgeois riche et avare, veuf avec deux enfants. Focalisé sur ses besoins égocentriques, il planifie d’épouser Mariane, l’amoureuse sans fortune de son fils et de marier celui-ci à une riche veuve, alors qu’il veut marier sa fille avec un riche vieillard et lui refuser le jeune homme dont elle est éprise. Après moult péripéties, ses enfants finissent par se marier avec leurs amoureux respectifs et il reste seul avec son argent. La notion d’amour est avalée par celle de l’argent.

Est-ce qu’Harpagon n’est pas un homme en mal d’amour ? J’ai grandi avec une insécurité affective, avec la peur de manquer d’amour. Je reportais cette peur du manque d’amour en peur de manquer d’argent, c’est sans doute pour ça que je voulais être riche. Avec mes enfants, j’ai mesuré comme l’amour ne s’achète pas, il se crée, il s’offre, il se nourrit, il demande pardon. Cette situation soulève un paradoxe de la vie humaine. Une personne en mal d’amour voudrait-elle être riche pour compenser son manque, attirant sa moitié par son aisance financière ? Moitié elle-même en insécurité affective, donc en recherche d’argent ? Est-ce qu’alors sa jalousie que l’amoureux prend pour de l’amour pourrait-être une peur de perdre cette sécurité financière et pseudo-affective ?

Le lien ne serait donc pas basé sur l’amour de l’autre mais sur une attirance mutuelle abîmée par la peur de manquer d’amour, et donc aussi d’argent. Cela créerait des relations toxiques, bancales, chaotiques et malheureuses alors que l’amour apporte bienveillance, équilibre, stabilité et apaisement. En mettant en valeur sa fortune ou sa belle voiture, l’homme attirerait parfois une compagne qui s’intéresserait à son argent et non à son être qui a soif d’amour. Quant à la femme, en mettant en valeur principalement son physique ou sa capacité de séduction, ne risque-t-elle pas de se sentir ignorée dans sa personne ? Bien qu’en couple, les individus se sentiraient seuls et en manque. Voulons-nous de l’amour bienveillant dans notre vie, dans la gratuité et pour grandir en lien, en confiance et en paix ?Est-ce que nous utilisons l’argent pour nous donner l’impression d’aller bien, comme si la vie était facile, sans soigner nos blessures d’amour béantes ?

L’héritage ne compense pas le manque d’amour parental.
Dans le même sens, l’héritage ne remplacera jamais l’amour parental qui a manqué. En plus de ne pas compenser le manque affectif, il cultive un autre ressort négatif : un trop gros patrimoine préexistant peut empêcher un héritier de faire sa propre expérience de la vie réelle. Il n’a pas l’occasion de prendre de vrais risques, de se sentir fier de lui-même et d’apprendre de ses erreurs, ce qui réduit sa capacité d’adaptation et de jugement. Quand il s’agit de l’entreprise familiale, l’héritier a-t-il suffisamment de cartes en main ? De plus, les héritiers de grandes fortunes[i] sont moins heureux que les personnes qui s’enrichissent grâce à leur travail.

Argent
Quel est notre rapport à l’argent, sommes-nous à l’aise, en parlons-nous, le méprisons-nous ? Pourquoi ? En quoi cela nous apporte-t-il de la sérénité ? Parlons-nous d’argent et de budget avec nos enfants ? Les gens riches aiment dire qu’ils ne travaillent pas pour l’argent, mais quel est leur but: s’accomplir et poser leur pierre à l’édifice d’un monde meilleur ou amonceler le maximum pour voir leurs avoirs grandir, confondant leur valeur personnelle avec leurs valeurs financières ? Tous les profils existent. L’argent reste quoi qu’il en soit, est une nécessité absolue et les parents qui parlent d’argent avec leurs enfants et les aident à comprendre les grands mécanismes des flux financiers, de l’équilibre d’un budget, des notions d’épargne et d’investissements leur donnent une carte majeure pour leur avenir. Malheureusement, certaines sociétés sont si coincées sur la notion d’argent que même les adultes n’y connaissent pas grand chose. Moi-même, je réalise comme à 50 ans, mes notions financières concrètes sont très insuffisantes pour prendre des décisions éclairées et rentables. Nous apprenons souvent à économiser et placer notre épargne en lieu sûr, mais les riches vous diront qu’il faut faire travailler notre argent et que notre stratégie est mauvaise. Mais que veut dire faire travailler l’argent ? Avez-vous déjà mis une liasse de billets aux commandes d’un yatch, a-t-il démarré ? Quel leurre ! Le bateau ne démarrera qu’avec le pilote… quoi que, bientôt avec les voitures autonomes, les machines commenceront à travailler sans l’intervention d’être humain. Personne ne fait travailler l’argent, les investisseurs font travailler les gens et engrangent les profits, ou accusent les pertes. Si nous comprenions mieux les flux financiers, alors nous pourrions avoir un avis éclairé et permettre de mieux répartir les richesses, que connaissons-nous de la spéculation, des produits dérivés ou des mécanismes d’inflation par exemple? Ne pas s’intéresser à l’argent me semble bien plus dangereux qu’honorable. Quand des hommes politiques gèrent des budgets sans connaître parfaitement les tenants et les aboutissants, nos sociétés s’endettent de plus en plus, c’est terrifiant. A titre personnel, comme à titre sociétal, voulons-nous comprendre mieux les mécanismes financiers, voulons-nous enseigner cela à l’école ?


[i] La comédie (in)humaine – p.74 – Julia de Funès, Nicolas Bouzou – J’ai Lu – 2019

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