Nos stratégies émotionnelles

Fonctionner à l’émotion.
Pour ma thèse d’architecture d’intérieur, j’ai imaginé un musée des émotions, l’Emotionarium. Ce thème a été mal accueilli par les enseignants, mal à l’aise avec le sujet. C’est courant. Cette réalité existe aussi en entreprise. Pour se préparer à un entretien d’embauche, il existe des listes de qualités à présenter, et des conseils pour parler de ses défauts. Parmi les défauts, j’ai lu : plutôt que de dire « je suis émotif », préférez « je fonctionne à l’émotion ». Voyez-vous ce trait de caractère comme une qualité ou un défaut ? N’est-ce pas notre gestion de l’émotion qui peut être problématique, « je laisse parfois l’émotion prendre le dessus » est un défaut, mais « je prends en compte mes émotions et celles des autres pour trouver des solutions durables » n’est-il pas une qualité ?

Quatre stratégies pour gérer nos affects.
Depuis quelques années, nous entendons parler des hauts potentiels intellectuels, « les Zèbres[i] » à la personnalité duale. Leur cerveau foisonnant s’accompagne d’une sensibilité exacerbée, ils fourmillent d’idées, autant qu’ils débordent d’émotions. Ces personnes vivent des très hauts et des très bas. Tant qu’ils n’ont pas reconnu leur hypersensibilité, ils peuvent la vivre comme un fardeau, une fois reconnue, elle peut devenir un cadeau extraordinaire.
Des études, souvent basées sur des jumeaux séparés à la naissance, expliquent que notre intelligence serait à moitié génétique, et à moitié liée à nos expériences. Quoi qu’il en soit, comment utilisons-nous notre intelligence ? Pour servir quels buts ?
Les gens les plus intelligents manient mieux les concepts et ont une capacité à regarder les situations de façon globale. Parmi eux, certains utilisent leur imagination, ils créent, construisent et se sentent forts de leur propre pouvoir. Ils veulent en faire profiter les autres, c’est excitant. N’est-ce pas de là que provient leur charisme, de cette force de vie qui les meut ? Ils ont souvent des qualités de leader : intelligence et charisme. D’autres, en revanche, sont parfois diablement déconnectés des triviales réalités de la vie du plus grand nombre ou coupés de leur humanité. Parmi eux se trouvent les manipulateurs les plus habiles sur Terre. Quoi qu’il en soit, leur intelligence déployée en mènerait certains dans la sphère collective où ils évolueraient comme leaders religieux, politiques, économiques, intellectuels, sportifs, aventuriers ou artistes. Avec une intelligence d’expertise, quelques-uns deviendraient experts dans leur spécialité, chercheurs et découvreurs.
D’autres personnes auraient une intelligence plus pratique, orientée sur un sujet plus restreint. Eux aussi, plus ou moins à l’aise avec leurs émotions. Ils connaitraient bien leur domaine et seraient les meilleurs pour trouver des solutions dans leur sphère d’expérience.

Pourquoi certaines personnes utilisent-elles leur intelligence au service de la violence quand d’autres choisissent de construire ?
Le déclic se trouve-t-il dans notre capacité à gérer nos émotions négatives ou à séquestrer nos souffrances intimes ? Que disent les études sérieuses sur ce sujet ?
Ces individus de l’extrême, me semble-t-il, nous parlent de notre humanité universelle. Leurs réactions intenses nous permettent de voir nos phénomènes émotionnels plus clairement. Ainsi, en me basant sur la réaction des gens hypersensibles que j’ai rencontrés, je propose une lecture de la gestion de nos affects. Je me suis demandé si notre intelligence, en général, serait corrélée à notre sensibilité, soit refoulée, soit débordante, soit gérée avec équilibre. Comment gérons-nous nos affects ?

Les premiers se couperaient de leurs émotions. Tant dans une vie anonyme qu’en tant que décideur. Ils décideraient de travailler efficacement et sans cœur, ce qui expliquerait en partie la face dure, violente et meurtrière de notre monde. Certains seraient dans le contrôle permanent pour s’assurer d’éviter toute souffrance venant d’autrui. Happés par le système, ils feraient taire leur cœur qui les appelle pour s’assurer de faire tourner le monde en prenant des responsabilités qui s’avèreraient, même sans la volonté de nuire, parfois assassines sur le long terme. Au lieu de ressentir leur pouvoir en construisant en collaboration, ils mesureraient leur contribution au monde en comptant et en influençant. Au lieu d’un pouvoir au service des autres, ils utiliseraient leur formidable qualité en pouvoir sur les autres, à leur détriment, aveugles des retombées de leurs décisions sur la communauté des humains, embrigadés dans une vision erronée du développement de nos sociétés. Les personnes coupées de leurs émotions peuvent-elles prendre des décisions justes et équitables, en prenant des risques mesurés pour le bien commun ?
Parmi ces personnes, certaines versent dans les extrêmes, sans pour autant être considérées comme des handicapées, bien au contraire. Par exemple, il a été démontré qu’une partie des chefs d’entreprise, et sans doute des grands chefs, je n’en connais pas la proportion, sans doute restreinte, était psychotique, paranoïaque ou narcissique. Des personnalités qui ne connaissent pas l’empathie, ne s’intéressent réellement qu’à leur succès personnel avec égoïsme ou égocentrisme exacerbé, qui prennent parfois du plaisir à faire souffrir l’autre, et ces traits de personnalité les rendent intraitables, abusifs et leur apporte du succès! Pourquoi acceptons-nous de travailler dans des organisations menées par de telles personnalités, elles ont sans doute un charisme ou un ascendant réel et permettent des profits financiers peut-être spectaculaires, est-ce cependant l’organisation sociétale que nous cherchons? Nous ne pouvons pas nous plaindre d’injustice tout en soutenant des organisations injustes.
Ici encore, nos besoins personnels prennent le pas sur nos besoins collectifs, et c’est normal, car, nous n’allons pas changer le monde en nous en excluant, c’est donc des décisions d’organisation collective dont nous avons besoin.

Les seconds garderaient une vision sensible du monde. Ils ressentiraient leur pouvoir en cherchant à apporter leur pierre à l’édifice de l’humanité. Parmi eux, nous trouverions les dirigeants qui font face au tumulte comme le dit un président la République française : « Au fond, si on n’aime pas les tempêtes, il vaut mieux ne pas vouloir le pouvoir[ii] ». Chacun garderait, parfois tapi au fin fond de leur être, un accès à cette humanité. Ainsi, dans des films[iii] empreints de jeux de pouvoir, le tueur à gage réputé le plus efficace et sordide de son temps accepte de se rallier à la bonne cause pour sauver des millions de vie. Quand nous nous appuyons sur notre humanité, cela nous donne-t-il envie de construire ensemble, pour la vie ? Nous laissons-nous toucher par le sort de nos semblables ?

La troisième catégorie serait des humains emmêlés dans leurs tourbillons émotionnels qui restent discrets. Ceux-là auraient grandi avec une grande insécurité affective et auraient pris l’habitude de faire plaisir pour recevoir une gratification. Empathiques et généreux, ils auraient envie de changer le monde avec lequel ils se sentiraient en inadéquation. Ils seraient créatifs et investis, emplis par le trop : trop d’émotions, de pensées, de sensations, d’empathie, d’intensité. Débordés par leurs tourbillons émotionnels, des très hauts et des très bas. Ils n’auraient pas découvert leur pouvoir d’hypersensible et la capacité de leur intelligence.

 La quatrième partie de ces individus évacuerait leurs missiles sensibles dans leur passion. Ecriture, art, sport, aventures, ils deviendraient de grands acteurs de la scène sportive et culturelle, sportifs de haut niveau, musiciens, acteurs, philosophes, écrivains, poètes, aventuriers et tous les autres. Est-ce que ceux-là, grâce à leur intensité, leurs performances, leur imagination et leur travail créeraient de la valeur, mais seraient peu intéressés par l’argent pour l’argent ?

La valeur créée par les uns, plus émotionnels, serait-elle gérée par les autres, qui ont fermé leur cœur ?
Coupés de leurs émotions pour éviter de sentir leurs blessures d’amour, les comptables compteraient les pertes et profits avec l’intensité des hypersensibles. Sans accès à leur cœur, chacune de leurs interactions se transformerait en transaction.

Comment exprimons-nous nos émotions négatives ?
Sans décision claire de notre part pour faire face à nos émotions, nous pouvons avoir des réactions inadmissibles, destructrices ou totalement boiteuses. Sinon, nous pouvons choisir d’apprendre des stratégies pour vivre avec nos émotions. Regarder et observer notre émotion. Arriver à la discerner finement, à comprendre son origine, lui donner un nom pour nous en distancier. Nous mettre à la place de l’autre. Quand nous nous exprimons, pouvons-nous nous interroger : est-ce ajusté ? Voici deux exemples d’émotions négatives personnelles exprimées avec balourdise, qui deviennent blessantes pour autrui.

Certains d’entre nous avons besoin de nous rassurer sur notre valeur en s’accrochant à nos biens matériels. Nous allons dire « Nous avons une villa à Cannes, tu viendras l’été prochain si tu veux. » Mais l’invitation ne vient ni l’été suivant, ni aucun été car notre but était en réalité de dire que nous étions des gens recommandables. Comment peut réagir notre interlocuteur ? Comment va-t-il se sentir ?
Parfois, cela devient grossier, une habitante du Boulevard de Montmorency, adresse huppée de Paris m’a dit quand j’avais dix-huit ans en se plaignant : « Je voulais un appartement dans un quartier plus vivant mais je n’ai pas trouvé. » Me dire ça, à moi, comme ça, était-ce de l’incapacité à assumer ses choix, de l’inconscience ou de la vulgarité ?

Certaines remarques sont d’une indécence intolérable. Joëlle, que j’apprécie beaucoup, est mère d’une fille, elle a un emploi très rémunérateur et un mari cadre supérieur accaparé par le boulot et les activités de week-end. Elle m’a dit à propos d’une maman, technicienne qualité, divorcée, avec deux garçons, parfois gardés un week-end sur trois par leur père : « Je l’envie, au moins, elle a des week-ends libres, moi, j’ai toujours Mia ! » Que répondre ? Sa formulation est indigeste. Ses propos me choquent. Qu’elle s’organise pour avoir un week-end, seule, de temps en temps, mais se comparer ainsi à une femme qui se bat financièrement, matériellement, émotionnellement, quelle méprise !

Quand nous nous laissons ravager par nos émotions négatives.
De nos jours, souvent, pour prendre nos décisions, certains s’appuient sur leurs émotions bien gérées mais beaucoup se coupent de leurs émotions ou s’y noient. Souvent nos émotions négatives nous guident sans conscience. Nombre d’entre nous fermons les yeux et devenons cruels et violents, nous voyons des chiffres, nous oublions notre instinct solidaire, ou nous réagissons avec excès à des situations qui remuent nos méandres émotionnels.
L’intensité émotionnelle envahissante est d’ailleurs la source de dérives. Violences et conflits. De plus, les émotions ignorées favorisent les comportements addictifs, comme des aspirateurs infernaux. L’addiction au sexe, par exemple, serait-elle la recherche d’extrême, liée à la décharge de la tension émotionnelle que permet la jouissance ? Sommes-nous vraiment satisfait avec un.e partenaire déshumanisé.e par notre comportement ? Le sadomasochisme s’explique-t-il par la résistance qu’il demande et qui accroit la jouissance, mais oblige en même temps à la violence et à la souffrance ? Est-ce que les comportements sexuels maladifs comme s’imposer par la force, le viol ou la domination sont liés à l’incapacité à contrôler nos émotions, nous transformant en monstre ? Nous sentons-nous perdu face à nos émotions ? Voulons-nous apprendre à mieux reconnaître nos émotions pour mieux les gérer ?

Reconnaître et nommer les émotions.
Evidemment rien n’est jamais gagné sur le terrain des émotions, mais avec un mémento, nous pouvons apprendre à nommer ce que nous ressentons. Les émotions douces et les douloureuses. Le premier pas est de commencer par être bienveillant avec nous-même, sans juger nos pensées, ni nos émotions. Laissons-les être là. Acceptons-les. Laissons-les vivre.
Hier ma cousine m’a appelée, super stressée et agressive, pour me demander si j’avais réservé le gîte pour notre cousinade, nous avons discuté et à la fin, j’ai reconnu son émotion : « J’entends bien que ça te stresse, je comprends, mais j’aurai apprécié un échange plus aimable. »Ce petit dialogue nous a apaisées toutes les deux. Sommes-nous capable de signifier à l’autre que nous reconnaissons son émotion ? Quand les autres reconnaissent, nos émotions, cela nous apaise-t-il ? Arrivons-nous à goûter nos émotions ? Profiter d’être heureux ? Nous sentir vivant avec le plus délicieux et le plus désagréable ?

Nous avons besoin de nous libérer de toute charge émotionnelle.
Nos émotions agréables et positives nous emmènent dans la lumière. Elles nous indiquent que nous sommes sur le bon chemin et nous motivent à nous dépasser. Les émotions négatives nous parlent d’un besoin fondamental inassouvi. Une même situation peut nous laisser des émotions positives et négatives qui se bousculent et nous transforment en funambule du cœur. Nous avons besoin d’en parler pour nous apaiser.
Chercher nos émotions et nos besoins, les nommer, les accepter ou les satisfaire, nous permet de les réduire ou d’éliminer leur impact désagréable ou paralysant. Parfois, nous avons besoin de ressentir de nouveau l’émotion pour l’évacuer. Des méthodes récentes liées aux neurosciences nous aident à nous libérer de nos traumas sans avoir besoin de les ressentir de nouveau.
Dans l’instant, une bonne façon d’évacuer les émotions négatives et douloureuses est de bouger énergiquement pour libérer les toxines qui circulent dans notre corps. Parler à quelqu’un, prêt à nous écouter avec bienveillance, de nos émotions, ou des situations désagréables qui les ont générées, nous aidera à les décrypter et nous libérer de leur charge émotionnelle. Ecrire sous forme de texte ou de poème, sans réfléchir, en laissant les mots nous guider, sur l’émotion elle-même ou sur les situations qui ont fait naître les émotions, peut aussi nous aider à les comprendre et les laisser s’évaporer pour nous alléger de leur poids. Nous pouvons aussi évacuer nos émotions dans l’art : dessiner, peindre, sculpter, danser, déclamer. Il semble nécessaire de trouver un moyen de différencier nos émotions, leur donner un nom avec un mot et, souvent, les ressentir pour les libérer.
Quand j’étais jeune, je gardais tout à l’intérieur, j’essayais de ne pas m’énerver, j’étais en autocontrôle permanent, sans conscience, c’était pesant pour les autres. Quand nous nous contrôlons, les autres le ressentent-ils, sentent-ils la tension, même derrière un sourire ? Les situations sont-elles agréables ? Nous sentons-nous entendu dans nos émotions ? Ecoutons-nous les autres avec leurs émotions ? Comment cela nous aide-t-il à mieux vivre ensemble ?


[i] Trop intelligent pour être heureux ? – Jeanne Siaud-Facchin – Éditions Odile Jacob – 2008
[ii] Le Temps des Tempêtes – Nicolas Sarkozy – Editions de l’observatoire – 2020
[iii] RED (2010) et RED2 – Film réalisé par Dean Parisot – 2013

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